BINETOU
BINETOU
Mariama Ba : Une Si Longue Lettre 15
Quant à Binetou, elle avait grandi en toute liberté, dans un milieu où la survie commande. Sa mère était plus préoccupée de faire bouillir la marmite que d’éducation.
Belle, enjouée, bon cœur, intelligente, Binetou qui avait accès à beaucoup de familles aisées où évoluaient ses amies, avait une conscience aigue de ce qu’elle immolait dans son mariage.
Victime, elle se voulait oppresseur. Exilée dans le monde des adultes, elle voulait sa prison dorée. Exigeante, elle tourmentait. Vendue, elle élevait chaque jour sa valeur. Ses renoncements, qui étaient jadis la sève de sa vie et qu’elle énumérait avec amertume, réclamaient des compensations exorbitantes que Modou s’exténuait à satisfaire.
Me parvenait amplifiés ou amputés, selon le visiteur, les échos de leur vie. La séduction de l’âge mûr, des tempes poivre et sel, était inconnu de Binetou. Et Modou teignait mensuellement ses cheveux. La taille douloureusement prise dans ses pantalons qui n’étaient plus de mode, Binetou ne manquait jamais l’occasion d’en rire méchamment.
Modou s’essoufflait à emprisonner une jeunesse déclinante qui le fuyait de partout : pointe disgracieuse d’un double menton, démarche hésitante et lourde au moindre souffle frais. La grâce et la beauté l’environnaient. Il avait peur de se décevoir et pour qu’on n’eut pas le temps de l’observer, il créait tous les jours des fêtes où la charmante enfant évoluait, elfe au bras fins faisant d’un rire le beau temps ou d’une moue la tristesse.
On parlait d’ensorcellement. Des amies, avec conviction, me suppliaient de réagir : « Tu laisses à une autre le fruit de ton labeur. »
Elles indiquaient avec véhémence, des marabouts à la science sûre qui avaient fait leurs preuves, ramenant l’époux à son foyer, éloignant la femme perverse. Ils avaient des résidences fort éloignées, ces charlatans.
On citait la Casamance où les Diolas et Mandjagos excellent en philtres magiques. On pointait l’index vers Linguère, le pays des Peuls , prompts à la vengeance par le maraboutage comme par l’ arme . On parlait également du Mali, le pays des Bambaras aux visages entaillés de profondes balafres.
Suivre ces exhortations aurait été me remettre en question. je me reprochais déjà une faiblesse qui n’avait pas empêché la dégradation de mon foyer. Devais – je me renier parce que Modou avait choisi une autre voie ? Non, je ne cédais pas aux sollicitations. Ma raison et ma foi rejetaient cette attraction facile qui annihile toute volonté de lutte.
Je regardais en face la réalité.
La réalité avait le visage de Dame Belle Mère qui avalait des bouchées doubles au râtelier qu’on lui offrait. Ses pressentiments d’un mode de vie dorée s’accomplissaient. Sa baraque branlante, tapissait de zinc et de couvertures de revues où se côtoyaient pin-ups et publicités, était estompée dans son souvenir.
Un geste, dans sa salle de bains, et l’eau chaude massait son dos en jets délicieux ! Un geste dans la cuisine, et des glaçons refroidissaient l’eau de son verre. Un autre geste, une flamme jaillissait du fourneau à gaz et elle se préparait une délicieuse omelette.
Première femme, naguère négligée, Dame Belle – Mère émergeait de l’ombre et reprenait en main son époux infidèle. Elle avait des atouts appréciables : grillades, poulets rôtis et pourquoi pas des billets de banque glissés dans la poche du boubou suspend au porte –manteau de la chambre à cocher.
Elle ne comptait plus, comme naguère, pour économiser le prix des estagnons d’eau achetés au Toucouleur, vendeur ambulant du liquide vital puisé aux fontaines publiques. Elle jouissait de son bonheur neuf, en connaissance de la misère. Modou répondait à son attente. Il lui envoyait, prévenant, des liasses de billets à dépenser et lui offrait, lors de ses voyages à l’extérieur, des bijoux et de riches boubous. Dés lors, elle accéda à la catégorie des femmes « au bracelet lourd », chantées par les griots. Extasiée, elle écoutait la radio transmettre des hymnes qui étaient dédiés.
Sa famille lui réservait la meilleure place dans les cérémonies et écoutait ses conseils. Quand la longue voiture de Modou la déposait et qu’elle apparaissait, c’était vers elle, une ruée de mains tendues où elle déposait des billets de banque.
La réalité était aussi Binetou qui allait de Night-club en Night-club. Elle arrivait drapée dans une longue robe, coûteuse ; une ceinture en or, cadeau de Modou à la naissance de leur premier enfant, étincelait à sa taille. Ses chaussures martelaient le sol pour signaler sa présence.
Les serveurs s’écartaient et s’inclinaient, respectueux, dans l’espérance d’un pourboire royal. D’un regard méprisant, elle toisait ceux qui étaient déjà installés. Sa moue d’enfant gâté indiquait à Modou la table choisie. D’un geste, comme une magicienne, elle faisait aligner diverses bouteilles. Elle se montrait aux jeunes et désirait leur imposer sa forme de réussite, Binetou ! « Envoutante !» reconnaissait-on. Mais l’instant d’admiration passé, c’est elle qui baissait la tête à la vue des couples parés de leur seule jeunesse et riches de leur seul bonheur.
La musique enlaçait et désunissait les couples, tantôt lente et enjôleuse, tantôt trépidante et endiablée. Quand la trompette éclatait, soutenue par la frénésie du tam-tam, les jeunes danseurs excités et infatigables, trépignaient, sautaient, cabriolaient, hurlaient leur joie ; Modou s’efforçait de suivre. Les lumières crues le livraient aux sarcasmes impitoyables de certains qui le taxaient de « loup dans la bergerie »Qu’importait ! Il avait Binetou dans ses bras. Il était heureux.
Epuisée, Binetou regardait d’un œil désabusé évoluer ses camarades. L’image de sa vie qu’elle avait assassinée lui crevait le cœur.
Daba aussi fréquentait parfois les Night-club malgré mes remontrances. Vêtue sans recherche, elle paraissait suspendue au bras de son fiancé ; elle arrivait très tard, à dessein, pour s’installer, bien en vue de son père. C’était un face à face grotesque : d’ un côté un couple disparate, de l’autre deux êtres assortis.
Et la soirée couvait une extrême tension qui opposait deux ancienne amies, un père à sa fille , un gendre à son beau père .
Mariama Ba : Une Si Longue Lettre 15
